Une particularité génétique jamais observée chez un autre mammifère pourrait aider à comprendre pourquoi certaines chauves-souris tolèrent des virus dangereux sans développer de formes graves. Des chercheurs ont découvert qu’elles possèdent deux loci génétiques capables de produire des anticorps, une organisation qui pourrait jouer un rôle dans leur remarquable équilibre immunitaire.
Les chauves-souris fascinent les scientifiques depuis longtemps. Elles peuvent héberger différents virus susceptibles d’infecter d’autres espèces tout en restant, dans de nombreux cas, relativement résistantes aux formes sévères de ces infections. Cette capacité ne signifie pas qu’elles sont « immunisées » contre les virus, mais leur système immunitaire semble avoir développé des mécanismes particuliers pour contrôler les agents pathogènes tout en limitant les dégâts liés à une inflammation excessive.
Une nouvelle étude publiée fin juillet 2026 dans Science Advances apporte un élément inédit à cette énigme. Des chercheurs des universités Tulane et Stanford, en collaboration avec les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) américains, ont identifié chez plusieurs espèces de chauves-souris une organisation génétique jusqu’ici inconnue chez les mammifères.
Deux systèmes pour fabriquer des anticorps
Pour comprendre cette découverte, il faut s’intéresser aux immunoglobulines, autrement dit aux anticorps. Ces protéines sont fabriquées par certaines cellules du système immunitaire et permettent de reconnaître et de neutraliser des agents infectieux.
Chez l’être humain et les autres mammifères étudiés jusqu’à présent, les gènes nécessaires à la fabrication de la chaîne lourde des immunoglobulines sont regroupés dans une région du génome appelée locus IgH.
Les chercheurs ont découvert que onze espèces de chauves-souris de la famille des Vespertilionidés possèdent non pas un, mais deux loci IgH complets et fonctionnels. Ces deux ensembles de gènes se trouvent sur des chromosomes différents.
Il ne s’agit pas simplement d’une duplication génétique inactive. Les analyses ont montré que les deux loci sont réellement utilisés par les cellules immunitaires pour produire des anticorps.
« Nous n’avions encore jamais rien observé de tel chez un mammifère », souligne Hannah Frank, coauteure de l’étude et professeure associée à l’Université Tulane.
Une organisation immunitaire particulièrement sophistiquée
Les chercheurs ont également observé que les cellules immunitaires ne semblent pas utiliser les deux loci de manière identique.
Elles privilégient notamment le locus le plus petit et le plus compact. L’utilisation des deux systèmes varie aussi selon les cellules immunitaires et leur état d’activation. Certaines différences apparaissent notamment chez les cellules ayant déjà rencontré un antigène.
Cette organisation pourrait donc permettre aux chauves-souris de disposer d’une plus grande diversité ou d’une utilisation plus flexible de leurs anticorps.
Il reste toutefois impossible d’affirmer que cette caractéristique explique à elle seule leur résistance à certaines infections. Le système immunitaire est extrêmement complexe et dépend de nombreux mécanismes qui fonctionnent ensemble.
Pourquoi les chauves-souris tolèrent-elles certains virus ?
Les chauves-souris possèdent plusieurs caractéristiques biologiques particulières. Leur système immunitaire semble notamment capable de maintenir une réponse antivirale efficace tout en limitant certaines réactions inflammatoires excessives.
Cette particularité est importante. Chez l’être humain, les dommages provoqués par certaines infections ne résultent pas uniquement de la multiplication du virus. Une réponse immunitaire trop intense peut elle-même endommager les tissus et aggraver la maladie.
Des travaux antérieurs ont ainsi montré que certaines espèces de chauves-souris peuvent contrôler des infections virales tout en maintenant une inflammation relativement limitée.
La nouvelle étude apporte un éclairage supplémentaire en s’intéressant à l’immunité adaptative, c’est-à-dire à la partie du système immunitaire capable de produire des anticorps spécifiquement dirigés contre les agents infectieux.
Jusqu’à présent, les recherches sur l’immunité exceptionnelle des chauves-souris se concentraient beaucoup sur leur immunité innée, qui constitue la première ligne de défense contre les infections.
Un mécanisme qui reste à décrypter
La découverte des deux loci IgH constitue donc une nouvelle piste, mais elle ne permet pas encore de tirer des conclusions médicales chez l’être humain.
Les chercheurs doivent notamment déterminer pourquoi cette duplication s’est produite, comment les deux loci ont évolué et quelles fonctions précises leur utilisation apporte aux différentes cellules immunitaires.
Il faudra également comprendre si cette organisation génétique influence directement la capacité de certaines chauves-souris à contrôler les infections virales ou si elle constitue simplement l’un des nombreux éléments de leur adaptation immunitaire.
Peut-on reproduire ce mécanisme chez l’être humain ?
Pour l’instant, la réponse est non.
Rien ne permet aujourd’hui d’envisager de reproduire ce double locus IgH chez l’être humain ou d’en faire directement un traitement contre les infections virales.
La recherche fondamentale pourrait toutefois ouvrir de nouvelles pistes. En comprenant comment les chauves-souris produisent, diversifient et sélectionnent leurs anticorps, les scientifiques pourraient mieux comprendre les mécanismes qui permettent de contrôler un virus sans déclencher une inflammation excessive.
À plus long terme, ces connaissances pourraient contribuer à identifier de nouvelles stratégies thérapeutiques visant non seulement à combattre les agents infectieux, mais aussi à mieux contrôler la réponse immunitaire de l’organisme.
Une leçon importante sur les virus
Cette découverte rappelle surtout que la gravité d’une infection dépend de plusieurs facteurs : le virus lui-même, mais aussi l’espèce infectée, son patrimoine génétique et la manière dont son système immunitaire réagit.
Les chauves-souris ne sont donc pas des animaux « invulnérables ». Leur particularité réside plutôt dans un équilibre complexe entre défense antivirale et contrôle de l’inflammation.
Le double locus IgH identifié chez plusieurs espèces constitue une pièce supplémentaire de ce puzzle. Les prochaines recherches devront déterminer précisément quelle place il occupe dans cette remarquable adaptation.
À retenir
- Onze espèces de chauves-souris étudiées possèdent deux loci IgH fonctionnels.
- Ces deux régions génétiques participent à la production d’anticorps.
- Cette organisation n’avait jamais été décrite chez un autre mammifère.
- Elle pourrait contribuer à la diversité et à la régulation de la réponse immunitaire.
- Elle n’explique toutefois pas, à elle seule, la tolérance exceptionnelle de certaines chauves-souris aux virus.
- Aucun traitement ou vaccin destiné à l’être humain ne découle actuellement de cette découverte.
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