Vous ouvrez votre téléphone pour consulter rapidement les actualités. Dix minutes plus tard, vous êtes toujours en train de faire défiler des articles sur des catastrophes, des conflits, des faits divers ou des crises sanitaires. Sans vous en rendre compte, vous êtes entré dans un phénomène désormais bien identifié par les psychologues : le doomscrolling.
Habitude négative
Cette habitude consiste à consulter de manière répétitive des informations négatives, souvent pendant de longues périodes, malgré le stress ou l’anxiété qu’elles provoquent. Alimenté par les réseaux sociaux, les chaînes d’information en continu et les algorithmes des plateformes numériques, ce comportement est aujourd’hui considéré comme un véritable enjeu de santé mentale.
Qu’est-ce que le doomscrolling ?
Le terme doomscrolling est issu de deux mots anglais : doom (« catastrophe », « fatalité ») et scrolling (« faire défiler un écran »).
Il désigne la tendance à consulter de façon compulsive des contenus anxiogènes ou pessimistes, sans parvenir à s’arrêter, même lorsque cette consultation devient source de mal-être.
Au départ, la démarche paraît logique : chercher des informations pour mieux comprendre une situation inquiétante. Mais très rapidement, le cerveau entre dans une boucle où chaque nouvelle information négative entraîne la recherche de la suivante.
Le résultat est paradoxal : plus on cherche à se rassurer, plus l’anxiété augmente.
Pourquoi notre cerveau est-il attiré par les mauvaises nouvelles ?
Le doomscrolling ne repose pas uniquement sur les réseaux sociaux. Il s’appuie également sur le fonctionnement naturel du cerveau.
Les neurosciences décrivent un phénomène appelé biais de négativité. Au cours de l’évolution, notre cerveau a appris à accorder davantage d’attention aux dangers potentiels qu’aux informations rassurantes. Cette capacité augmentait les chances de survie de nos ancêtres.
Aujourd’hui, ce mécanisme reste présent. Une information inquiétante attire davantage notre attention qu’une bonne nouvelle. Elle est mémorisée plus facilement et pousse à rechercher d’autres éléments susceptibles de confirmer le danger.
Les plateformes numériques exploitent indirectement cette tendance.
Les algorithmes entretiennent la spirale
Chaque clic, chaque vidéo regardée jusqu’au bout, chaque article consulté fournit des informations aux plateformes.
Les algorithmes analysent ensuite ces comportements afin de proposer des contenus similaires, avec un objectif simple : prolonger le temps passé devant l’écran.
Comme l’explique la psychologie: « On nous montre ce que nous avons envie de voir pour que nous restions connectés. »
Après quelques recherches sur une catastrophe naturelle, une guerre ou une crise sanitaire, l’utilisateur peut rapidement voir apparaître davantage de contenus du même type.
Une véritable boucle s’installe.
Plus il consulte des informations anxiogènes, plus les plateformes lui en proposent.
Quels effets sur la santé mentale ?
Une exposition répétée aux mauvaises nouvelles peut avoir plusieurs conséquences psychologiques.
Les recherches montrent qu’elle peut favoriser :
- une augmentation du stress ;
- une anxiété persistante ;
- des ruminations ;
- une baisse de l’humeur ;
- un sentiment d’impuissance ;
- des difficultés de concentration ;
- des troubles du sommeil.
Chez certaines personnes, cette surcharge informationnelle peut donner l’impression que le monde est constamment dangereux, même lorsque leur environnement immédiat ne présente aucun risque.
Le cerveau reste alors dans un état de vigilance permanent.
Une fatigue émotionnelle qui s’installe progressivement
Contrairement à un choc émotionnel ponctuel, le doomscrolling agit souvent de manière insidieuse.
L’accumulation quotidienne d’informations négatives entretient un stress chronique.
À terme, certaines personnes décrivent :
- une fatigue mentale importante ;
- une perte de motivation ;
- un sentiment d’épuisement émotionnel ;
- une diminution de leur optimisme.
Les spécialistes parlent parfois de fatigue informationnelle, c’est-à-dire une saturation cognitive liée à un flux continu d’actualités.
Les adolescents sont particulièrement vulnérables
Tout le monde peut être concerné.
Certaines populations présentent néanmoins un risque plus élevé :
- les adolescents ;
- les jeunes adultes ;
- les personnes souffrant déjà d’anxiété ou de dépression ;
- les personnes isolées ;
- les individus présentant un trouble obsessionnel ou des difficultés psychologiques.
Chez les plus jeunes, les réseaux sociaux occupent une place centrale dans la vie quotidienne.
Leur cerveau, encore en développement, est particulièrement sensible aux récompenses immédiates offertes par les plateformes numériques.
Dans certains cas, les algorithmes peuvent progressivement orienter les utilisateurs vers des contenus toujours plus extrêmes, notamment autour de l’automutilation, des troubles alimentaires ou des idées suicidaires, ce qui justifie une vigilance particulière des familles et des professionnels.
Les chaînes d’information en continu jouent également un rôle
Le doomscrolling ne concerne pas uniquement les réseaux sociaux. Les chaînes d’information diffusées en continu peuvent également favoriser une exposition répétée aux événements dramatiques.
La pandémie de Covid-19 a illustré ce phénomène. Pendant plusieurs mois, une partie importante de la population a suivi quotidiennement les chiffres des contaminations, les hospitalisations ou les décès.
Actuellement, les agressions contre Gaza, Ukraine, Iran, Liban…sont un autre exemple de ce phénomène.
Si s’informer est indispensable, une exposition permanente peut devenir contre-productive lorsque l’information ne modifie plus nos décisions mais entretient uniquement l’anxiété.
Pourquoi est-il si difficile d’arrêter ?
Beaucoup de personnes savent que ces contenus les stressent. Pourtant, elles continuent à consulter les actualités.
Plusieurs mécanismes psychologiques expliquent ce paradoxe. Le cerveau cherche naturellement à réduire l’incertitude. Lorsqu’une situation paraît menaçante, il espère trouver une réponse rassurante en recherchant davantage d’informations. Mais dans le doomscrolling, cette réponse n’arrive jamais.
Chaque nouvelle information soulève de nouvelles inquiétudes. La boucle se poursuit.
Comment reprendre le contrôle ?
Les psychologues recommandent plusieurs stratégies simples pour limiter ce comportement.
Diversifier les sources d’information
Consulter volontairement des contenus variés permet de limiter l’effet des recommandations automatiques.
Lire également des articles scientifiques, culturels ou positifs aide à rééquilibrer l’exposition médiatique.
Fixer des horaires précis
Limiter la consultation des actualités à un ou deux moments dans la journée réduit le risque de consultation compulsive.
Éviter les informations anxiogènes juste avant le coucher favorise également un meilleur sommeil.
Désactiver certaines notifications
Les alertes permanentes entretiennent un état de vigilance continue.
Les supprimer permet de retrouver une consommation plus volontaire de l’information.
Développer son esprit critique
Comprendre le fonctionnement des algorithmes constitue l’une des meilleures protections.
Les plateformes ne sélectionnent pas les contenus en fonction de leur importance, mais de leur capacité à retenir l’attention.
Prendre conscience de ce mécanisme permet de reprendre progressivement le contrôle de ses habitudes numériques.
Les parents ont un rôle essentiel
Chez les adolescents, l’interdiction pure et simple est rarement efficace. Les spécialistes recommandent plutôt :
- d’échanger régulièrement sur les contenus consultés ;
- d’encourager l’esprit critique ;
- d’expliquer le fonctionnement des réseaux sociaux ;
- de créer un climat de confiance permettant aux jeunes d’exprimer leurs inquiétudes.
Le dialogue reste l’un des meilleurs outils de prévention.
Quand faut-il consulter ?
Le doomscrolling devient préoccupant lorsqu’il entraîne :
- une anxiété quotidienne importante ;
- des difficultés à dormir ;
- une baisse durable du moral ;
- une perte d’intérêt pour les activités habituelles ;
- une impossibilité de limiter le temps passé devant les actualités.
Si ces symptômes persistent plusieurs semaines ou perturbent la vie quotidienne, il est recommandé de consulter un médecin ou un psychologue. Une prise en charge précoce permet souvent d’éviter l’installation d’un trouble anxieux ou dépressif.
Ce qu’il faut retenir
Le doomscrolling est devenu l’un des effets les plus visibles de l’économie de l’attention. En cherchant à rester informés, nous pouvons finir par nous exposer en permanence à des contenus qui entretiennent le stress et l’anxiété.
S’informer reste essentiel. Mais préserver sa santé mentale l’est tout autant. Diversifier ses sources, limiter son temps d’exposition et comprendre le fonctionnement des algorithmes permettent de retrouver une relation plus équilibrée avec l’information.
À SAVOIR
Une étude publiée en 2022 dans la revue Health Communication a montré que les personnes pratiquant fréquemment le doomscrolling présentaient davantage de symptômes d’anxiété, de stress, de détresse psychologique et de fatigue mentale. Les chercheurs estiment que ce comportement peut altérer la qualité de vie lorsqu’il devient quotidien. Ce phénomène s’est particulièrement développé durant la pandémie de Covid-19, mais il continue aujourd’hui d’être alimenté par les crises internationales, les catastrophes climatiques et le fonctionnement des réseaux sociaux, qui privilégient les contenus suscitant le plus d’engagement.
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