
Une étude récente sur l’utilisation de ChatGPT et d’autres intelligences artificielles génératives a suscité de nombreuses réactions. Certains y ont vu la preuve que ces outils « atrophient » le cerveau. Pourtant, les chercheurs n’ont jamais tiré une telle conclusion. Les résultats montrent plutôt que les IA modifient la manière dont nous mobilisons nos ressources cognitives, sans démontrer qu’elles détériorent le cerveau.
Depuis l’essor des intelligences artificielles génératives comme ChatGPT, Gemini ou Claude, une question revient régulièrement : ces outils finissent-ils par nous rendre moins intelligents ?
Une récente étude a largement alimenté ce débat après avoir été relayée de façon parfois exagérée sur les réseaux sociaux et dans certains médias. Des titres alarmistes ont laissé entendre que ChatGPT « grillait » ou « atrophiait » le cerveau.
Pourtant, une lecture attentive des travaux scientifiques montre que cette interprétation est erronée. Les auteurs de l’étude n’ont jamais affirmé que l’utilisation d’un modèle de langage provoquait une détérioration cérébrale.
Une étude souvent mal interprétée
Les travaux, publiés sous forme de prépublication sur arXiv – c’est-à-dire avant l’évaluation par des experts indépendants –, cherchaient à comprendre comment différents outils influencent les processus cognitifs lors d’une tâche de rédaction.
L’objectif n’était pas de mesurer une éventuelle perte d’intelligence ni de rechercher une atrophie du cerveau.
Selon le neuroscientifique et psychologue clinicien Albert Moukheiber, une partie de la confusion provient de commentaires publiés sur les réseaux sociaux, qui ont résumé l’étude de manière inexacte avant d’être largement repris.
Les chercheurs avaient même intégré dans leur manuscrit des instructions destinées aux modèles de langage afin d’éviter que ceux-ci produisent des résumés erronés, preuve qu’ils anticipaient ce type de dérive.
Trois façons différentes de rédiger
Les scientifiques ont comparé près de trois situations de travail lors d’un exercice de rédaction.
Les participants devaient écrire une dissertation dans l’une des trois conditions suivantes :
- utiliser exclusivement un modèle de langage comme ChatGPT ;
- effectuer des recherches avec un moteur de recherche classique ;
- rédiger uniquement à partir de leurs propres connaissances, sans aucune aide technologique.
Tout au long de l’expérience, les chercheurs ont analysé plusieurs paramètres :
- l’activité cérébrale grâce à un électroencéphalogramme (EEG) ;
- la charge cognitive, c’est-à-dire l’effort mental fourni ;
- la capacité à se souvenir du contenu rédigé ;
- le sentiment d’avoir réellement produit le texte ;
- la satisfaction vis-à-vis du travail réalisé.
Une baisse de la charge cognitive, mais pas une baisse des capacités
Les résultats montrent que l’utilisation d’un outil numérique réduit une partie de l’effort mental nécessaire pour accomplir certaines tâches.
Avec un moteur de recherche, les participants mobilisaient moins leur mémoire de travail pour retrouver les informations.
Avec un modèle de langage comme ChatGPT, cette diminution de la charge cognitive était encore plus importante.
Cela ne signifie pas que le cerveau fonctionne moins bien.
Au contraire, les chercheurs expliquent que certaines opérations sont simplement externalisées vers l’outil numérique. Le cerveau peut alors consacrer davantage de ressources à d’autres fonctions comme l’organisation des idées, la planification ou la structuration du raisonnement.
Ce phénomène est comparable à l’utilisation d’une calculatrice pour effectuer un calcul complexe ou d’un GPS pour trouver son chemin.
L’EEG ne permet pas de détecter une atrophie cérébrale
L’une des principales erreurs d’interprétation concerne les mesures réalisées pendant l’étude.
Les participants portaient un casque d’électroencéphalographie (EEG), un examen qui enregistre l’activité électrique du cerveau.
Or, un EEG ne permet absolument pas d’observer une diminution du volume cérébral ou une atrophie.
Pour mettre en évidence une perte de tissu cérébral, il faut recourir à des examens d’imagerie comme l’IRM.
Affirmer que ChatGPT « atrophie le cerveau » à partir de cette étude est donc scientifiquement infondé.
Pourquoi la connectivité cérébrale diminue-t-elle ?
Les chercheurs ont observé que l’activité entre certaines régions cérébrales était moins intense lorsque les participants utilisaient un modèle de langage.
Cette diminution de la connectivité ne constitue pas une anomalie.
Elle traduit simplement une réduction de la charge cognitive grâce à un outil qui prend en charge une partie du traitement de l’information.
Plus un outil automatise certaines opérations, moins le cerveau doit mobiliser de ressources pour les réaliser.
Ce phénomène est attendu et ne signifie pas que les capacités cognitives diminuent.
L’ordre d’utilisation des outils semble important
L’étude apporte néanmoins un résultat particulièrement intéressant.
Lors d’une seconde phase, les chercheurs ont inversé les conditions expérimentales.
Les participants ayant commencé avec ChatGPT devaient ensuite rédiger sans aucune aide, tandis que ceux ayant travaillé seuls utilisaient ensuite un modèle de langage.
Les personnes ayant d’abord utilisé l’IA présentaient ensuite une activité cérébrale plus faible lorsqu’elles réalisaient seules la tâche.
À l’inverse, les participants ayant commencé sans assistance montraient une augmentation de leur activité cérébrale lorsqu’ils utilisaient ensuite ChatGPT.
Ces observations suggèrent que l’ordre d’apprentissage pourrait influencer la manière dont nous mobilisons nos ressources cognitives.
Les chercheurs estiment toutefois que ces résultats devront être confirmés par d’autres études avant d’en tirer des conclusions définitives.
Le véritable enjeu : conserver son esprit critique
Une autre étude menée auprès de travailleurs utilisant régulièrement l’IA générative aboutit à une conclusion complémentaire.
Plus les utilisateurs accordent une confiance aveugle aux réponses produites par un modèle de langage, moins ils mobilisent leur esprit critique.
Ce constat ne concerne pas uniquement l’intelligence artificielle.
En psychologie cognitive, on sait depuis longtemps que la confiance excessive accordée à une source d’information diminue naturellement l’effort de vérification.
Or, contrairement à une calculatrice, un modèle de langage peut produire des erreurs, inventer des références ou présenter des informations fausses avec une grande assurance.
Les spécialistes parlent d’hallucinations, un phénomène bien connu des systèmes d’IA générative.
C’est pourquoi les réponses produites doivent toujours être vérifiées, en particulier lorsqu’elles concernent la santé, le droit, les sciences ou tout autre domaine sensible.
Quelles conséquences pour l’éducation ?
Les auteurs estiment que cette étude soulève surtout des questions sur l’intégration de l’intelligence artificielle à l’école et à l’université.
Pour de nombreux spécialistes, il ne s’agit pas d’interdire ces outils, mais d’apprendre à les utiliser de manière raisonnée.
L’objectif est que les élèves développent d’abord leurs compétences d’analyse, de rédaction et de raisonnement avant de s’appuyer sur l’IA pour compléter leur travail.
Les enseignants soulignent également l’importance d’expliquer le fonctionnement des modèles de langage, leurs limites, leurs biais et leurs risques d’erreur.
Les recommandations des spécialistes
Les experts recommandent d’utiliser les intelligences artificielles comme des assistants et non comme des substituts à la réflexion.
Quelques bonnes pratiques permettent d’en tirer le meilleur parti :
- utiliser l’IA pour explorer des idées plutôt que pour produire systématiquement un travail complet ;
- vérifier les informations importantes à l’aide de sources fiables ;
- conserver une réflexion personnelle avant de consulter un modèle de langage ;
- développer son esprit critique face aux réponses générées ;
- éviter une confiance aveugle dans les contenus produits.
L’avis des spécialistes
À ce jour, aucune étude n’a démontré que ChatGPT ou les autres modèles de langage « détruisent », « atrophient » ou « rendent paresseux » le cerveau. Les recherches montrent plutôt que ces outils modifient la répartition de l’effort cognitif en automatisant certaines tâches. Le véritable défi n’est donc pas l’existence de l’intelligence artificielle, mais la manière dont nous choisissons de l’utiliser, notamment dans l’éducation, le travail et l’apprentissage.
À retenir
- L’étude n’a jamais conclu que ChatGPT atrophiait le cerveau.
- Les chercheurs ont observé une diminution de la charge cognitive, pas une baisse des capacités intellectuelles.
- Un EEG ne permet pas de mesurer une atrophie cérébrale.
- Les modèles de langage externalisent une partie du traitement de l’information, comme le font déjà une calculatrice ou un GPS.
- Le principal risque réside dans une confiance excessive envers les réponses générées par l’IA.
- L’utilisation de ces outils doit s’accompagner d’un esprit critique et d’une vérification des informations.
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