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Le tardigrade : l’animal terrestre capable de survivre à l’espace…

Edité par : Chabane BOUARISSA | Journaliste
27 avril 2025

L’espace : un environnement fatal pour la majorité des organismes

Le vide spatial expose toute forme de vie à des conditions extrêmes : absence totale d’oxygène, pressions nulles, radiations ionisantes intenses et températures allant de -270 °C à plusieurs centaines de degrés en cas d’exposition directe au soleil. Chez l’humain, selon la NASA, l’exposition sans protection au vide entraînerait une perte de conscience en 15 secondes et la mort en moins de 90 secondes, notamment par hypoxie cérébrale et embolie gazeuse.

Ces dangers expliquent l’absolue nécessité des combinaisons spatiales, véritables écosystèmes portatifs capables de recréer une atmosphère terrestre artificielle.

Face à ces conditions mortelles, un animal d’à peine quelques centaines de microns de long est capable non seulement de survivre, mais aussi de récupérer pleinement après exposition.

Des expériences comme la mission TARDIS (2007) de l’ESA ou l’envoi par SpaceX en 2021 ont confirmé leur incroyable robustesse. 

Même exposés directement au vide spatial, aux rayonnements cosmiques et aux températures extrêmes, des tardigrades ont survécu et repris un cycle biologique normal.

Les tardigrades, aussi appelés “oursons d’eau” en raison de leur apparence trapue et de leurs huit pattes griffues, sont apparus sur Terre il y a environ 500 millions d’années.

Les spécialistes rappellent qu’ils ont traversé cinq extinctions massives qui ont éradiqué la majorité des espèces vivantes. 

Leur adaptabilité hors norme en fait des témoins précieux de l’histoire biologique de notre planète.

Ces micro-animaux n’ont ni squelette, ni système sanguin complexe, ni poils. 

Ils se rapprochent morphologiquement des arthropodes (comme les insectes, les arachnides et les crustacés), mais constituent un embranchement distinct.

Aujourd’hui, environ 1 338 espèces différentes de tardigrades sont répertoriées.

Les tardigrades sont omniprésents, même si leur taille minuscule les rend invisibles à l’œil nu. 

On les retrouve :

  • Dans les mousses,
  • Dans les lichens,
  • À la surface des arbres,
  • Dans les sols humides,
  • Sur les pierres exposées à l’humidité,
  • Dans les fonds océaniques à près de 4 690 mètres de profondeur,
  • Sur les plus hauts sommets, jusqu’à 6 000 mètres d’altitude.

Ils s’adaptent aussi bien aux milieux glacés de l’Antarctique qu’aux forêts tropicales humides.

La cryptobiose : un mécanisme de survie unique

Le secret du tardigrade réside dans un processus biologique fascinant appelé cryptobiose. 

Lorsqu’il est confronté à des conditions insupportables, cet organisme suspend presque totalement son métabolisme.

  • Perd jusqu’à 97 % de l’eau contenue dans ses cellules.
  • Il réduit sa consommation d’énergie à un niveau quasi nul.
  • Stabilise ses membranes et organites cellulaires avec des sucres protecteurs comme le tréhalose.
  • Réduit son métabolisme à un niveau quasi nul (moins de 0,01 % du métabolisme normal).
  • Il expulse l’eau contenue dans ses cellules et remplace les fluides vitaux par des sucres spéciaux, comme le tréhalose, pour protéger ses organites.
  • Sa structure cellulaire se fige, empêchant les dommages liés au gel ou au vide.

En cryptobiose, le tardigrade entre dans un état de vie minimale, insensible aux agressions chimiques, thermiques et physiques : il ne respire plus, son cœur ne bat plus, mais il reste vivant, prêt à “réanimer” son métabolisme dès que l’environnement redevient favorable.

Mais au-delà de la simple déshydratation, c’est à l’intérieur même de ses cellules qu’il déploie des mécanismes moléculaires de protection uniques.

Des expériences ont montré qu’en cryptobiose, les tardigrades peuvent survivre :

  • À des températures proches du zéro absolu (-272 °C),
  • À des chaleurs extrêmes supérieures à 150 °C,
  • À des pressions six fois plus fortes que celles rencontrées au fond des océans,
  • À des doses massives de radiations ionisantes, létales pour tout autre organisme.

Ils peuvent même survivre à une absence totale d’eau pendant plusieurs décennies.

Une avancée majeure a été réalisée en 2016 par des chercheurs de l’Université de Tokyo : l’identification d’une classe de protéines spécifiques aux tardigrades, appelées TDP (Tardigrade-specific intrinsically Disordered Proteins).

Que sont les TDP ?

– Ce sont des protéines intrinsèquement désordonnées, c’est-à-dire qu’elles n’ont pas de structure tridimensionnelle fixe.

– Lors de la déshydratation, elles s’auto-assemblent en matrice vitreuse à l’intérieur des cellules.

– Cette matrice agit comme un “cocon” protecteur pour les protéines, les membranes, et surtout, pour l’ADN.

Concrètement, les TDP empêchent la dénaturation des macromolécules, limitent la formation de radicaux libres, et stabilisent l’architecture cellulaire en l’absence d’eau.

En situation de vide spatial, cette protection est essentielle pour empêcher les lésions mécaniques et oxydatives qui détruiraient toute cellule classique.

TDP vs Tréhalose

  • Chez d’autres organismes capables de cryptobiose, comme certains nématodes ou rotifères, c’est essentiellement le sucre tréhalose qui assure la protection intracellulaire. 
  • Chez les tardigrades, la quantité de tréhalose est très faible, suggérant que les TDP jouent un rôle encore plus central que les sucres dans leur résistance exceptionnelle.

Des mécanismes de réparation ADN ultra-efficaces

Même avec la meilleure protection, l’exposition à des doses massives de rayons UV ou cosmiques génère des cassures dans l’ADN.

Pour y faire face, les tardigrades disposent d’un arsenal de réparation génétique sophistiqué :

  • Protéine Dsup (Damage suppressor) : 
  • Découverte en 2016, cette protéine unique est capable de se lier directement à l’ADN pour le protéger contre les lésions induites par les radiations.
  • Des expériences ont montré que l’expression de Dsup dans des cellules humaines en culture réduisait les dommages ADN causés par les rayonnements de 40 à 50 %.
  • Réparation par recombinaison homologue : 
  • Les tardigrades utilisent des systèmes de réparation de type recombinaison homologue ultra-efficaces pour recoller les brins d’ADN cassés avec une précision élevée.
  • Activation de gènes de stress oxydatif : 
  • En cas de stress extrême, ils suractivent des gènes liés à la neutralisation des espèces réactives de l’oxygène (ROS), qui sont responsables de mutations et de dégâts cellulaires.

Une longévité exceptionnelle en état cryptobiotique

Grâce à ces stratégies, les tardigrades peuvent rester en état cryptobiotique pendant des décennies. 

Des tardigrades réhydratés après plus de 30 ans de stockage à sec ont été observés en laboratoire, reprenant leur métabolisme et leur reproduction presque instantanément.

L’étude des tardigrades fascine la communauté scientifique. Comprendre leur résistance hors norme pourrait ouvrir de nouvelles perspectives :

  • Médecine régénérative : créer des traitements pour protéger les cellules humaines contre les radiations, améliorer la préservation d’organes pour les greffes.
  • Médecine : protection cellulaire contre les radiations et la déshydratation,
  • Cryogénisation : inspirer de nouvelles méthodes de conservation des tissus à très basse température.
  • Exploration spatiale : concevoir des organismes synthétiques capables de coloniser des environnements extraterrestres extrêmes.

Des projets de bio-ingénierie sont déjà en cours pour insérer des gènes comme Dsup dans d’autres organismes afin d’augmenter leur résistance aux radiations.

Ce tout petit animal, discret et indestructible, pourrait bien être la clé pour préparer l’avenir de l’humanité dans l’espace.

Mots clés : espace ; atmosphère ; animal ; médecine ; régénérative ; tardigrade ; cryptobiotique ;