Un risque sous-estimé, même sans tabac.

Longtemps considéré comme une conséquence quasi exclusive du tabagisme, le cancer de la bouche apparaît aujourd’hui lié à un autre facteur du quotidien : la consommation d’alcool, même à faible dose. Une étude internationale publiée dans BMJ Global Health met en lumière une association préoccupante : dès un verre par jour, le risque augmente de façon significative.
Un cancer en progression mondiale
Le cancer de la cavité buccale concerne les lèvres, la langue, les joues, le plancher de la bouche et les gencives. Il progresse dans de nombreuses régions du monde et constitue désormais un enjeu majeur de santé publique.
S’il reste fortement associé au tabac, il touche aussi des personnes sans antécédents familiaux ni tabagiques, ce qui interroge sur d’autres facteurs de risque.
Une étude de grande ampleur menée en Inde
Les chercheurs ont conduit une étude cas-témoins multicentrique en Inde entre 2010 et 2021.
Ce type d’étude compare des personnes malades à des individus en bonne santé afin d’identifier les facteurs associés à la maladie.
Au total, 3 706 hommes ont été inclus :
- 1 803 patients atteints d’un cancer de la muqueuse buccale,
- 1 903 sujets témoins, sans pathologie cancéreuse.
Les participants ont répondu à des entretiens détaillés portant sur leurs habitudes de vie, en particulier la consommation d’alcool. Les analyses ont pris en compte l’âge, le niveau d’éducation et le lieu de résidence afin de limiter les biais.
Un risque qui augmente dès 9 grammes d’alcool par jour
Le résultat central est sans ambiguïté.
Les hommes consommant 9 g d’alcool pur par jour ou plus, soit environ un verre standard, présentaient un risque accru de 50 % de développer un cancer de la bouche par rapport aux non-buveurs.
À titre de comparaison, une boisson alcoolisée classique contient généralement 10 à 14 g d’alcool pur, selon les pays et les standards.
Plus globalement, l’étude montre que :
- les consommateurs d’alcool ont un risque augmenté de 68 % par rapport aux abstinents,
- ce risque atteint 72 % chez les consommateurs de boissons de marques internationales,
- et grimpe à 87 % chez ceux consommant des alcools locaux.
Alcool et tabac : une combinaison particulièrement délétère
Les chercheurs soulignent un point clé : l’alcool et le tabac sont souvent consommés ensemble, ce qui multiplie les dangers.
Lorsque l’alcool est associé au tabac à mâcher, le risque de cancer de la muqueuse buccale serait quatre fois plus élevé.
Selon les estimations de l’étude, cette interaction pourrait expliquer jusqu’à 62 % des cas de cancer de la bouche en Inde.
Un mécanisme biologique plausible
Sur le plan biologique, l’éthanol pourrait augmenter la perméabilité de la muqueuse buccale, facilitant l’entrée de substances cancérigènes présentes dans les produits du tabac. Cette synergie renforcerait l’agression cellulaire et favoriserait la transformation cancéreuse.
Pas de seuil réellement “sans risque”
L’un des enseignements majeurs de cette étude est l’absence de seuil totalement sécurisé.
Même à faible dose, l’augmentation du risque est mesurable. Les auteurs estiment donc qu’il n’existe pas de niveau de consommation d’alcool totalement exempt de danger pour le cancer de la bouche.
Un cancer encore diagnostiqué trop tard
Le cancer buccal reste particulièrement grave lorsqu’il est détecté à un stade avancé. 80 % des cancers de la cavité buccale sont diagnostiqués tardivement, selon des spécialistes, ce qui réduit fortement les chances de guérison.
À l’échelle mondiale, on estime à :
- 377 713 nouveaux cas par an,
- 177 757 décès.
En Inde, la situation est encore plus critique. Le cancer de la bouche est le deuxième cancer le plus fréquent, avec environ 143 759 nouveaux cas et 79 979 décès annuels, pour une survie à cinq ans de seulement 43 %.
En Algérie, les statistiques précises manquent encore de mise à jour régulière, mais les registres régionaux montrent une augmentation progressive des cas de cancers buccaux, en particulier chez les hommes. Cette évolution reflète à la fois l’augmentation du tabagisme masculin, une exposition accrue à l’alcool dans certains groupes et une prise en charge tardive.
Les données hospitalières indiquent que plus de la moitié des diagnostics sont posés à un stade avancé, ce qui pose un défi majeur pour l’efficacité des traitements et le pronostic vital.
Diagnostic précoce : un enjeu de survie
Le dépistage précoce est essentiel. Plus le cancer est détecté tôt, meilleures sont les chances de guérison. En Algérie, plusieurs obstacles freinent ce dépistage :
- manque de sensibilisation du public aux signes avant-coureurs,
- accès insuffisant aux soins spécialisés dans certaines régions,
- consultation tardive par crainte ou méconnaissance.
Les autorités sanitaires encouragent aujourd’hui la formation des professionnels de santé primaires à repérer rapidement les lésions suspectes, et l’orientation vers des centres spécialisés pour confirmation diagnostique.
Prise en charge médicale et soutien des patients
La prise en charge du cancer de la bouche repose sur plusieurs volets :
- Chirurgie : enlever la tumeur et les tissus affectés.
- Radiothérapie : traitement local par rayonnement, souvent après chirurgie.
- Chimiothérapie : traitement systémique, selon l’étendue de la maladie.
- Soutien nutritionnel et réhabilitation fonctionnelle : aide pour garder la capacité de manger, parler et maintenir une qualité de vie.
Les hôpitaux universitaires dotés de services d’oto-rhino-laryngologie et de chirurgie maxillo-faciale, ainsi que les centres anticancéreux, sont au cœur de cette prise en charge.
Prévention : les recommandations médicales
Même si cette étude observationnelle ne démontre pas une causalité directe, ses résultats sont jugés suffisamment robustes pour guider la prévention.
Les experts recommandent :
- d’éviter la consommation d’alcool, même modérée,
- d’arrêter le tabac, en particulier le tabac à mâcher,
- de consulter rapidement en cas de lésions buccales persistantes, douleurs, plaies qui ne cicatrisent pas ou saignements inexpliqués,
- de renforcer le dépistage précoce, notamment chez les personnes exposées à plusieurs facteurs de risque.

Recommandations de santé publique
- Sensibilisation ciblée : Informer le public sur les symptômes précoces : ulcérations persistantes, douleurs buccales, difficultés à avaler, saignements inexpliqués.
- Lutte contre le tabac et l’alcool : Renforcer les politiques de prévention du tabagisme et de consommation d’alcool, y compris chez les jeunes adultes.
- Formation des professionnels de santé : Former médecins généralistes, dentistes et infirmiers à la détection des lésions buccales anormales.
- Renforcement des filières de dépistage : Créer des campagnes de dépistage buccal régulier, en particulier dans les zones rurales et à accès limité aux soins.
- Promotion de l’hygiène bucco-dentaire : Encourager les soins dentaires réguliers, un facteur clé de réduction du risque.
Un message de santé publique clair
Cette étude remet en question l’idée selon laquelle seul le tabac serait responsable du cancer de la bouche.
Elle envoie un signal fort : l’alcool, même à faible dose, n’est pas anodin. Dans un contexte de diagnostic tardif et de mortalité élevée, la prévention reste l’arme la plus efficace.
Message aux citoyens : agir tôt pour vivre mieux
Le cancer de la bouche peut être prévenu en grande partie par des changements de mode de vie et une détection précoce.
Arrêter le tabac, l’alcool, consulter rapidement face à une lésion qui ne guérit pas : ce sont des mesures simples mais efficaces.
La prévention et l’éducation restent les meilleurs outils pour faire reculer ce cancer souvent silencieux mais potentiellement mortel.
Mots-clés : Cancer ; bouche ; alcool ; tabac ; prévention ; muqueuse ; buccale ; santé ; publique ; dépistage ; éthanol ; oncologie ;
à lire aussi: