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Vaccins infantiles : le monde stagne, mais des millions d’enfants restent dans l’ombre

Edité par : Dr Mohamed Tahar Aissani | Docteur en médecine
22 juillet 2025

À l’échelle planétaire, 2024 aurait pu être une année de consolidation. Avec 115 millions de nourrissons ayant reçu au moins une dose de vaccin contre la diphtérie, le tétanos et la coqueluche (DTC), on pourrait se féliciter d’un maintien apparent des acquis. Mais derrière ces chiffres globalement stables, se cache une réalité qui inquiète profondément les acteurs de santé publique : plus de 14 millions d’enfants, appelés “zéro-dose”, n’ont reçu aucun vaccin. Nulle aiguille, nul contact, nulle protection.

Ces chiffres, dévoilés dans un rapport conjoint de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et de l’UNICEF le 15 juillet 2025, dessinent une carte du monde fracturée, où les inégalités vaccinales se creusent au lieu de se résorber. Si certains pays ont poursuivi leurs efforts et amélioré leurs taux de couverture – notamment ceux soutenus par l’Alliance Gavi –, d’autres s’enfoncent dans une dynamique régressive inquiétante.

Et le constat est sans appel : la promesse universelle de protéger chaque enfant est aujourd’hui en péril.

Sur les 195 pays étudiés, seuls 17 ont enregistré une progression tangible depuis 2019 dans la couverture vaccinale DTC. Pendant ce temps, 47 pays reculent ou stagnent, dont 22 qui avaient pourtant dépassé les 90 % de couverture avant de s’essouffler.

Les causes de ce déclin ne relèvent pas uniquement de la mauvaise volonté politique. Elles sont multiples, systémiques, souvent douloureusement humaines : conflits armés, instabilités chroniques, fragilité des infrastructures de santé, désinformation galopante, et, de plus en plus, le désengagement budgétaire des États. Le cœur du problème ? L’accès inégal aux soins de santé élémentaires, alors que l’on parle ici d’un acte aussi basique qu’un vaccin injectable.

Dans 26 pays en situation de guerre ou de grande instabilité, vit un quart des nourrissons de la planète. Et pourtant, ils concentrent à eux seuls la moitié des enfants non vaccinés. Cette corrélation est glaçante. Entre 2019 et 2024, le nombre d’enfants non vaccinés dans ces pays est passé de 3,6 à 5,4 millions. Ce chiffre seul devrait suffire à réveiller les consciences : le droit à la santé des enfants ne peut être suspendu par les bombes, les famines ou les exils.

Dans ces contextes, les campagnes vaccinales ne sont plus simplement des actions de prévention sanitaire : elles deviennent des actes de résistance humanitaire.

Tout n’est cependant pas sombre. Les pays à faible revenu soutenus par Gavi ont su réduire le nombre d’enfants sous-vaccinés d’environ 650 000 en un an. Des campagnes de vaccination massives contre le papillomavirus humain (HPV), la poliomyélite, la méningite, le pneumocoque et le rotavirus sont en cours, parfois même dans des contextes de grande précarité.

Un chiffre témoigne de cette dynamique : la couverture mondiale du vaccin HPV est passée de 17 % en 2019 à 31 % en 2024. Ce progrès, porté par une stratégie à dose unique dans plusieurs pays, demeure encore loin de l’objectif fixé de 90 % d’ici 2030 – mais il atteste d’une mobilisation réelle.

Mais à côté des défis visibles, d’autres, plus insidieux, rongent les fondations de la confiance vaccinale. Les fake news, désormais virales, sapent les efforts des soignants, brouillent les repères des parents, et remettent en cause jusqu’à l’évidence de la prévention. Même les pays historiquement exemplaires enregistrent un recul de leurs taux de couverture, souvent de quelques points à peine – mais suffisamment pour raviver les risques d’épidémies.

C’est le cas de la rougeole : malgré une amélioration en 2024, avec 2 millions d’enfants supplémentaires vaccinés, la couverture mondiale reste bien en deçà des 95 % nécessaires pour éviter les flambées. Résultat : 60 pays ont connu des épidémies majeures cette même année, presque le double par rapport à 2022.

Face à cette réalité, l’OMS, l’UNICEF et leurs partenaires ne mâchent pas leurs mots : il faut agir vite et avec audace. L’heure est à la remobilisation, au financement ambitieux, à la restauration de la confiance, et à l’intégration pleine de la vaccination dans les systèmes de soins primaires. Il s’agit aussi de mettre fin aux silences politiques qui permettent à la désinformation de prospérer.

Catherine Russell, directrice exécutive de l’UNICEF, le résume avec une lucidité grave : « Des millions d’enfants restent sans protection contre des maladies évitables, et cela devrait nous alarmer tous. Aucun enfant ne devrait mourir d’une maladie que nous savons prévenir. »

La vaccination n’est pas une simple affaire de seringues et de logistique. Elle est aujourd’hui un indicateur de notre capacité collective à protéger les plus vulnérables, à faire société, à penser l’avenir. Chaque enfant vacciné est une victoire sur l’oubli, sur l’indifférence, sur l’injustice. Chaque enfant oublié est un rappel douloureux de nos échecs.

À l’heure où le monde tente de se réorganiser face aux défis climatiques, aux pandémies, aux migrations, la protection vaccinale des enfants devrait incarner un socle éthique universel. Une ligne rouge à ne jamais franchir.

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