
Un cocktail d’anticorps issus de lamas vient de bouleverser plus d’un siècle de médecine. Des chercheurs danois, en collaboration avec plusieurs laboratoires internationaux, ont mis au point un anti-venin “universel” capable de neutraliser les toxines de 17 des 18 serpents venimeux les plus dangereux d’Afrique subsaharienne.
Un siècle de traitement inchangé
Depuis la fin du XIXᵉ siècle, le protocole d’immunisation reste quasiment identique.Mis au point en 1895 par Albert Calmette à l’Institut Pasteur, le traitement consistait à injecter de petites doses de venin à un cheval, puis à prélever son sang pour isoler les anticorps produits par son organisme. Ces anticorps étaient ensuite purifiés et administrés aux patients mordus.
Un succès salué comme une ‘’réussite remarquable’’, qui pourrait sauver des dizaines de milliers de vies chaque année.
Ce procédé, bien que pionnier, souffre de nombreuses limites :
- son efficacité varie selon l’espèce de serpent,
- les effets secondaires peuvent être sévères (chocs allergiques, intolérances),
- et la production est coûteuse, nécessitant des chevaux et des conditions de sécurité élevées.
Résultat : dans de nombreux pays tropicaux, les anti-venins sont rares, chers, et souvent inadaptés aux morsures locales.
Les lamas, nouveaux alliés inattendus
Pour surmonter ces obstacles, les chercheurs de l’Université de Copenhague ont adopté une approche innovante.
Ils ont exploité une particularité du système immunitaire des camélidés (lamas, alpagas, dromadaires) : leurs anticorps, plus petits et plus stables que ceux des mammifères classiques, sont plus faciles à manipuler et à combiner en laboratoire.
À partir de ces anticorps miniaturisés — appelés nanocorps ou VHH —, les scientifiques ont mis au point un cocktail multi-ciblé, capable de neutraliser un large spectre de toxines présentes dans les venins de mambas, cobras, vipères ou rinkhals.
Les résultats, publiés dans la revue Nature, sont impressionnants : le sérum a neutralisé 17 des 18 venins testés sur des modèles précliniques.
Selon le Pr Andreas HougaardLaustsen-Kiel, coordinateur du projet, « c’est la première fois qu’un anti-venin montre une telle efficacité croisée à cette échelle ».
Vers un traitement vraiment “universel”
Jusqu’ici, les anti-venins étaient spécifiques à chaque espèce de serpent.
Un patient mordu par une vipère du Gabon ne pouvait être traité qu’avec un sérum conçu pour ce serpent précis. Cette contrainte logistique rendait les soins très complexes dans les zones rurales, où identifier l’espèce mordante est souvent impossible.
Ce nouveau traitement, lui, agit sur la majorité des toxines communes à plusieurs familles de serpents, ouvrant la voie à un anti-venin polyvalent, stable et plus facile à stocker.
Il pourrait être administré dès les premières heures après la morsure, sans attendre l’identification du reptile en cause — une avancée potentiellement décisive.
Un enjeu mondial de santé publique
Chaque année, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), entre 1,8 et 2,7 millions de personnes sont victimes de morsures de serpents.
Parmi elles, plus de 100 000 en meurent, et plus de 400 000 gardent des séquelles irréversibles : amputations, paralysies, cécité.
L’OMS a classé les envenimations comme une maladie tropicale négligée, principalement parce qu’elles touchent les zones rurales pauvres d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine.
Le développement d’un anti-venin universel, stable et peu coûteux représenterait donc une avancée humanitaire majeure, à la croisée de la biotechnologie et de la santé mondiale.
Prochaines étapes : essais cliniques et production
Les chercheurs danois prévoient maintenant de lancer les essais cliniques sur l’humain, pour confirmer la sécurité et l’efficacité du traitement.
Si les résultats se confirment, la production industrielle pourrait débuter d’ici cinq à sept ans.
Le coût de fabrication devrait être nettement inférieur à celui des anti-venins traditionnels, grâce à la bioproduction en laboratoire des anticorps dérivés de lamas.
L’objectif est clair : rendre ce traitement accessible aux hôpitaux ruraux d’Afrique et d’Asie, là où les morsures sont les plus fréquentes et les moyens les plus limités.
Une victoire pour la science… et pour l’humanité
Au-delà de l’exploit scientifique, cette découverte incarne un espoir concret pour les populations les plus vulnérables.
Chaque année, des milliers d’enfants et de paysans perdent la vie faute de traitement adapté. « Ce nouveau sérum pourrait changer la donne, en rendant les anti-venins plus sûrs, plus efficaces et plus universels », conclut le Pr Laustsen-Kiel.
L’histoire retiendra peut-être que le salut contre les serpents les plus dangereux du monde est venu… des lamas des Andes.
Mots clés : antidote ; venin ; anti-venin ; universel ; nanocorps ; VHH ;
à lire aussi: